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La Guinée, un modèle de croissance sans développement ?

BILAN ÉCO. Très riche en matières premières, minerai de fer ou bauxite, la Guinée reste un pays très pauvre. Le défi pour le prochain président est considérable.

La campagne de l’élection présidentielle guinéenne vit ses dernières heures. Les candidats commencent à rentrer à Conakry dans la perspective du premier tour de scrutin, ce dimanche 18 octobre. L’occasion de revenir sur le bilan du président sortant Alpha Condé, au pouvoir depuis dix ans, et candidat à un troisième mandat controversé.

En guise de décor, un contexte marqué par une crise économique et un constat cinglant de la part du Fonds monétaire international, qui a estimé dans un rapport publié en 2019 que le pays est un modèle de « croissance sans développement ».

De son côté, le pouvoir invoque dix années de redressement de l’État et d’avancée des droits, malgré les renfrognements d’Amnesty International ou de Human Rights Watch. Mais il se veut surtout un « bâtisseur » qui dit avoir relevé son pays à force de grands chantiers et de réformes après l’avoir trouvé à terre en 2010. Bitumage d’axes routiers, nouvelles infrastructures dans les secteurs de l’énergie, des mines et de la logistique, construction de tours, d’hôtels, les chantiers se sont multipliés dans la capitale comme à l’intérieur du pays ces dernières années. Le président sortant a également entamé d’importantes réformes dans l’armée, dans la justice, mais il n’a toujours pas réussi à endiguer la corruption qui mine le quotidien des Guinéens.

L’éternelle promesse de l’électrification

La Guinée a les premières réserves mondiales de bauxite, dont elle est le deuxième producteur mondial après l’Australie. Elle recèle du fer, de l’or et du diamant. Le « château d’eau de l’Afrique » dispose d’une autre manne avec ses cours d’eau, ses reliefs et sa pluviométrie, et la présidence Condé s’enorgueillit des barrages qu’elle a construits.

Le plus important à Souapiti, projet gigantesque sur fonds chinois (un milliard de dollars), est censé doubler l’approvisionnement en énergie de la Guinée et finir de répondre aux besoins du pays en courant et même permettre d’exporter de l’électricité après sa mise en service, en principe d’ici à la fin de l’année. Le président Alpha Condé a fait de l’accès à l’électricité pour tous une promesse de campagne, depuis plus de dix ans, sans réel succès. En 2019, seuls 3 % de la population rurale a accès à l’électricité selon la Banque mondiale. Dans l’intérieur du pays les habitants s’impatientent : il n’y a pas encore de réseau de distribution pour éclairer les maisons alors que les grandes exploitations minières, elles, ont du courant. Le coût de cette énergie reste posé, car elle est très chère et les populations ne veulent pas payer alors qu’elles subissent régulièrement des coupures. Il y a donc un problème de paiement des factures. Lorsque la société d’électricité [EDG] a voulu y remédier en posant des compteurs prépayés, elle s’est confrontée à de fortes résistances.

Loin de cette problématique, Fatou Conté, une vendeuse de pain interrogée par l’Agence France-Presse, estime qu’« Alpha Condé a construit, il a fait sortir la Guinée d’une crise (de dimension) mondiale ». Sous Lansana Conté, président de 1984 à 2008, « le pouvoir n’était pas tranquille. Depuis Condé, on a la lumière, tout est stable, tout va bien », dit-elle, casquette et tee-shirt aux couleurs jaunes du parti de M. Condé, au milieu d’un meeting où des femmes en boubou dansent sur des chants braillés par des enceintes géantes à la gloire du président.

Une économie guinéenne qui revient de loin…

Le long chemin de croix de l’économie guinéenne commence brutalement, avec la séparation violente avec l’ancien colonisateur, la France, en 1958 : le « non » de Sékou Touré à de Gaulle a signifié la fin de la coopération. Contraint de recommencer de zéro, le président nationaliste s’est tourné vers les pays socialistes et l’économie centralisée. Au milieu des années 1980, avec le changement de régime, le credo économique change lui aussi. L’État privatise, libéralise avec la bénédiction du FMI et de la Banque mondiale. Mais le choc espéré n’a pas lieu. Le pays s’appauvrit et les indicateurs de développement sont en chute libre. Les plans d’ajustement structurels réduisent le nombre de fonctionnaires et donc le niveau de vie. Le secteur minier prend bien son envol, mais les richesses ne profitent qu’à une minorité.

Avec l’arrivée d’Alpha Condé au pouvoir, le climat des affaires s’améliore et la Guinée se tourne vers de nouveaux partenaires, comme la Chine, l’Inde et la Turquie. Le secteur minier redémarre et l’État tente de relancer l’agriculture. Mais le pays part de très loin et les résultats ne sont pas toujours visibles aux yeux d’une jeunesse qui souffre en premier lieu d’un chômage de masse. Des lois insuffisantes, un système bancaire inadapté, une corruption dénoncée de toutes parts, des routes et des infrastructures délabrées ou inexistantes font obstacle au développement.

Il faut souligner que sous la présidence Condé, l’économie a été éprouvée par la fièvre Ebola (2013-2016), puis est revenue à une croissance forte, avant d’être à nouveau émoussée par le Covid-19. Plus d’un Guinéen sur deux vit dans la pauvreté selon l’ONU. Les autorités ont défini leur stratégie de développement dans le Plan national de développement économique et social 2016-2020, qui avait récolté en 2017 des promesses d’engagements financiers d’investisseurs privés et bailleurs institutionnels estimés à plus de 20 milliards de dollars.

Le Premier ministre Kassory Fofana revendiquait récemment une « impulsion sans précédent » donnée sous Alpha Condé à l’exploitation des riches ressources minières, avec plus de 10 milliards de dollars d’investissements et 17 000 emplois directs et 50 000 emplois indirects créés.

… portée essentiellement par la bauxite

Illustration dans le secteur clé de la bauxite, qui constitue la première ressource financière de l’État. Depuis cinq ans, la Guinée approvisionne l’industrie chinoise. Bady Balde, directeur exécutif adjoint de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, organisation pour la bonne gouvernance dans ce secteur, note que la Guinée a accompli des « progrès significatifs » pour surmonter la défiance des investisseurs, par exemple en réformant son Code minier en 2013. Mais « les progrès sont loin d’être suffisants » et « la Guinée est loin d’avoir atteint tout son potentiel », analyse-t-il. L’exploitation de la bauxite est essentielle dans la production de l’aluminium, mais pour l’instant elle ne permet pas à l’État de tirer des recettes fiscales à la hauteur de ce qui est prévu dans le Code minier.

Dans un rapport sur les promesses tenues ou non par Alpha Condé et le gouvernement, l’Association des blogueurs de Guinée, qui dit œuvrer pour la bonne gouvernance par le numérique, note que les mines, qui tirent la croissance, sont, avec 38 %, l’un des secteurs où le pouvoir a le mieux honoré ses engagements, derrière les affaires sociales (50 %) et avant la justice (30 %). Mais en tout, seuls 40 engagements sur 315 ont été respectés, soit un taux de 13 %, dit-il.

Alors que le pays est fier d’avoir achevé un programme avec le Fonds monétaire international pour la première fois de son histoire, les attentes des populations sont immenses en matière de développement humain. Las, le nombre de demandeurs d’asile originaires de Guinée est en augmentation régulière. En France, mais aussi en Belgique, au Portugal et en Italie, les ressortissants guinéens figurent dans le top cinq des nationalités africaines demandeuses du statut de réfugié.

En 2020, la perspective de croissance était attendue à 5,8 %, mais celle-ci a été révisée à la baisse à 2,9 % en raison de l’impact de la pandémie de Covid-19, et notamment de la sensibilité de la croissance guinéenne au retournement des cours de matières premières, en particulier minières. Dès 2021, la croissance devrait être de retour à 7,6 %. Le grand défi, désormais, est qu’elle soit partagée.

Par Le Point Afrique

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